BRILLANTE MA. MENDOZA

Brillante Mendoza fonde en 2005 sa société de production indépendante après une carrière de décorateur de théâtre, télévision, cinéma et publicité. Aujourd’hui, il est déjà l’auteur de neuf long métrages et s’impose comme l’un des cinéastes les plus prolifiques, les plus éclectiques et les plus controversés de ces dernières années. A l’instar d’Apichatpong Weerasethackul, Brillante Mendoza fait partie d’une nouvelle vague de cinéastes qui nous arrive tout droit d’Asie du Sud-est, pour dénoncer dans les plus grands festivals européens le malaise régnant dans leur société et enrichir le paysage cinématographique actuel d’œuvres uniques en leur genre.
Les mots d’ordre de son cinéma sont « sincérité » et « honnêteté ». Le cinéaste, déjà controversé en Europe, l’est davantage dans son pays, où ses films ne sont pas franchement appréciés par l’image qu’ils véhiculent du pays. A son grand regret, le cinéma de Mendoza échappe donc aux classes moyennes de la population qu’il décrit dans ses films. Caméra au poing, rapide et efficace, Brillante Mendoza plonge dans l’enfer de Manille pour observer son pays et ses habitants, approcher d’une vérité qui dérange et dénoncer les maux qui rongent sa société. La violence et la corruption qui gangrènent son pays et sur lesquels le spectateur lambda en quête de divertissement ferme les yeux, Brillante Mendoza l’expose au grand jour. A sa manière, il livre un cinéma d’investigation aussi méticuleux que brut de décoffrage dont la partie du tournage qu’il préfère est la recherche d’informations.
Axes et thématiques.
- Manille. Centre névralgique du cinéma de
Brillante Mendoza, la capitale des Philippines est la toile de fond de son
œuvre, depuis « Le Masseur » jusqu’à « Lola ». C’est
un pays indépendant depuis peu (1946), ruiné par une dictature (1965-1986)
qui a instauré un système de corruption et a favorisé le trafic sexuel.
- Apparences
trompeuses… Pays à très
grande majorité catholique, les Philippines sont pourtant en proie à un
trafic sexuel non seulement considérable mais particulièrement grandissant,
à l’instar de la Thaïlande, de la Malaisie et de l’Indonésie. Ce secteur
d’activité illégal est devenu une véritable industrie, qui touche en
majorité les femmes et les enfants.
- …,
religion,… La plupart
des philippins est catholique, la religion est ainsi partie intégrante du
cinéma de Brillante Mendoza, que ce soit dans « Le Masseur »,
« Kinatay », « Lola », qui regorgent d’allusions à la
religion ou de symboles religieux. Plus encore dans « Tirador »,
où il pose sa caméra en pleine Semaine Sainte où ont lieu de grandes
parades et de réelles crucifixions (certaines personnes se font
en effet attacher à des croix lors du Vendredi Saint afin de commémorer la
crucifixion du Christ, et restent ainsi toute la journée).
- …et
bordel. Industrie en plein essor, la prostitution clandestine est
une des grandes thématiques du cinéaste. Dans son premier film, « Le
Masseur (Masahista) », Mendoza met en scène un salon de massage
qui sert en réalité de bordel à des prostitués masculins. Dans « Serbis
[Service] », il suit le quotidien d’une famille propriétaire et
locataire d’un cinéma porno dont les salles obscures accueillent elles
aussi un bordel. Dans « Kinatay », il met en scène l’enlèvement
suivi du meurtre d’une prostituée.
- Questions
de morale. Le cinéma de Mendoza questionne la morale sous tous ses
aspects et dans une large variété de cas différents.
- La
justice. Il est souvent
question de justice dans les films de Mendoza, qu’on l’entende au sens
judiciaire du terme ou moral. Dans « Serbis » où la matriarche
de la famille Pineda intente un procès pour bigamie à son ancien
compagnon. Plus particulièrement dans « Lola » où la justice
brille justement par son « absence » (la volonté de la
grand-mère plaignante étant davantage d’offrir un enterrement décent à son
petit-fils que de le venger), en dépit des scènes classiques de jugements
au tribunal.
- La
pauvreté. Mendoza place
toujours sa caméra à proximité des bidonvilles de Manille, dans lesquels
vivent des familles extrêmement pauvres et dans des conditions
ultra-précaires.
- Money,
money, money. « L’argent
fait tourner le monde ». Cette citation célèbre de l’hôte du
« Cabaret » de Bob Fosse ne pourrait mieux s’appliquer à une
autre œuvre que celle de Brillante Mendoza. Tout y est monnayable, et
l’argent achète tout. La question de la légalité ne se pose plus à ce
stade où les frontières sont trop brouillées pour trouver un semblant de
réponse : marchandisation et réification des corps (à travers les
passes clandestines dans « Le Masseur » ou
« Serbis »), simple préoccupation familiale
(« Kaleldo »), adoption légale d’enfants (« John
John »), arrangements sur le dos des morts dans « Lola » où
l’on achète le pardon et la rédemption. Dans tous ses films, Mendoza
souligne le prix des choses : le premier plan de « Lola »
est un gros plan sur des billets avec lesquels Lola Sepa achète un cierge,
plus tard, il souligne l’embêtement de Lola Sepa qui doit à nouveau payer
des photos d’identité suite à l’échec des précédents… Dans
« Tirador », une jeune fille économise laborieusement pour se
payer un dentier, et sombre dans le désespoir lorsqu’elle se rend compte
qu’elle l’a peut être perdu.
- Vol.
Forte de sa population hospitalière et d’une grande gentillesse,
Manille n’en compte pas moins de mauvaises herbes qui ne manquent pas
d’entacher à la réputation du pays : voleurs à la tire, vendeurs de
rues peu scrupuleux, trafiquants en tous genres… Pas un seul film de
Mendoza qui ne mentionne le vol – qu’il soit montré d’une manière tout à
fait « anecdotique » (un rendu de monnaie erroné dans
« Serbis », un sac à main volé dans « Lola ») ou au
contraire utilisé comme engrenage de l’intrigue principale (un vol de
portable et l’homicide de son propriétaire pour « Lola »).
Mendoza a déjà été plus loin, en faisant carrément du vol la thématique
principale de « Tirador », qui suit un groupe de voleurs à la
tire – bijoux, téléphones portables, lecteurs DVD, argent,…tout y passe. En
définitive une illustration peu touristique des Philippines et de sa
capitale, réputation que Manille doit à sa pauvreté extrême.
- Portable ! Les Philippines sont le pays où
l’on envoie le plus de SMS. C’est aussi un pays dans lequel on tue pour un
téléphone portable (« Lola »). Le téléphone portable est un
accessoire récurrent dans les films de Brillante Mendoza, le plus souvent,
volé à son propriétaire ! La
caution fixée aux Philippines pour ce type de délits est d’ailleurs assez
élevée.
- Family. Ce n’est pas un hasard si
« Family » est le nom du cinéma porno dans lequel évolue la
famille Pineda de « Serbis ». Les liens du sang sont une
thématique récurrente chez Mendoza (« Le Masseur »,
« Kaleldo », « Serbis », « Lola ») mais pas
seulement, puisque parfois c’est la famille du cœur qui déploie dans toute
sa force (« John John »). La famille y est généralement
nombreuse et les générations se chevauchent, dans un ce pays où le taux de
fécondité avoisine le nombre de 3,3 enfants par femme et l’espérance de
vie atteint 71 ans. L’union familiale et le respect des aînés sont des
traits culturels très marqués dans la société philippine.
- Conflit
des générations. Pas seulement au cœur de la société philippine
mais de toute société et à tous temps, le conflit générationnel est
souvent un des problèmes majeurs des grandes familles de personnages du
cinéaste. Dans « Kaleldo » ou « Serbis » où ressortent
les difficultés de comprendre les autres lorsque l’on n’arrive même pas à
se comprendre soi-même, dans « Lola » où l’énergie débordante
des petits-enfants finit par se heurter à la fatigue et à l’endurance des
anciens.
- Femmes. Pourtant fort de ses héros
masculins qu’il attribue régulièrement à son acteur fétiche Coco Martin,
Mendoza déclare son cinéma aussi habité par la femme que la société
philippine, qu’il définit de « matriarcale » : si les
hommes sont au premier plan, les femmes sont décisionnaires et
maintiennent la cohésion des leurs (les trois sœurs de
« Kaleldo », Thelma dans « John John », Nanay
Flor dans « Serbis », les grand-mères de
« Lola »). Dans « Lola », il filme énormément les
visages marqués de ses deux charismatiques héroïnes, rendant hommage à
deux actrices célèbres et respectées dans leur pays.
- Deuil. Lié à l’importance de la religion et
de la famille chez les philippins, le culte des morts est un des grands
motifs du cinéma de Mendoza. Dans « Le Masseur », où évoluent en
parallèle deux intrigues autour d’un jeune homme nommé Illiac : la
mort de son père et le travail de deuil d’Illiac, ainsi que l’occupation
clandestine de celui-ci dans un salon de massage et sa relation avec un
client plus âgé. Dans « Lola » où une grand-mère courage
affronte la perte de son petit-fils et prend en charge les démarches
nécessaires au digne enterrement de celui-ci. Mendoza a profité du
tournage dans un quartier inondé de Manille pour mettre en scène la
procession funéraire en tant que parade fluviale, procédé typique des
régions inondées qui célèbrent ainsi au passage la saison des pluies.
- Désillusion. Le regard de Mendoza sur la
société philippine est, pour ne pas dire pessimiste, profondément
désabusé. Ses jeunes héros font régulièrement l’expérience de la vie à
travers des processus sordides qui leur arrache toute illusion :
Illiac (« Le Masseur »), Alan (« Serbis »), Peping
(« Kinatay »), trois héros que Mendoza abandonne à la fin de ses
films sur une route, à la croisée des chemins face à un choix cornélien –
rester ou fuir.
- Homosexualité. Si l’on en parle au final peu,
c’est parce que l’homosexualité fait partie intégrante du cinéma de
Brillante Mendoza et ne fait ainsi pas l’objet d’un traitement
particulier. Quasi-exclusivement masculine (« Le Masseur »,
« Pantasya », « Serbis »), le cinéaste a aussi
effleuré la question de l’homosexualité féminine au sein de la famille de
« Kaleldo ».
- Histoires
vraies... Désireux de
jouer constamment sur la mince frontière de la fiction et du documentaire
revendiquée par son cinéma ultra-réaliste et très emprunt de la culture
philippine, Mendoza, cultivant également un goût particulier pour le
travail de recherche, aime s’inspirer d’histoires vraies :
interviewant de véritables escrocs pour « Tirador », se
documentant sur le phénomène de l’adoption et des familles d’accueil pour
« John John » (lui-même père adoptif), s’inspirant d’un authentique
et sordide fait divers pour « Kinatay ». Mendoza a par ailleurs
fait une incursion dans le documentaire avec « Manoro », où il
suivait un professeur.
- …et
vrais acteurs. S’il pourrait engager les personnes dont il
s’inspire pour jouer leur propre rôle, Brillante Mendoza tient à
travailler avec des acteurs professionnels, dont la faculté à incarner et
à faire évoluer un personnage sous ses yeux le fascine.
Extrêmement rapide sur le tournage (on estime en moyenne 15 jours de prises d’images et un montage qui débute en même temps que la prise de vue), Brillante Mendoza n’en est pas moins un cinéaste exigeant qui sait ce qu’il veut, en particulier dans sa direction d’acteurs : au-delà d’un rigoureux travail de préparation, il exige de ses comédiens une présence de tout instant, même lorsqu’ils ne sont pas prévus sur le plan de travail, et ne leur distribue pas de scénario, dans une volonté de préserver la surprise et de toucher davantage au naturel. Instinctives et expérimentales sont les techniques de ce cinéaste qui dit vouloir être le premier arrivé sur le plateau pour « sentir les choses ».
Admiré ou détesté, son cinéma divise fortement. La faute aux
partis-pris radicaux du cinéaste qui déclare faire des films « pour ceux
qui veulent vivre des expériences et acceptent de se faire bousculer ».
Outre le tournage en caméra au poing ou en HD qui délaisse toute la partie du
« grand public », Mendoza tient à ses morceaux de bravoure : une
scène de trajet en minibus de nuit, tournée en temps réel (20 minutes) et en
lumière naturelle (faible lumière de lampadaires) dans « Kinatay », une
bande sonore cacophonique censée restituer précisément auprès du spectateur
l’atmosphère quotidienne de la famille du cinéma « Family » qui donne
directement sur la rue dans « Serbis » (la légende cannoise veut le
cinéaste ait bataillé près de deux heures avec le projectionniste pour obtenir
le niveau de son escompté par l’auteur). Attaché au processus créatif, Mendoza
cherche à toujours faire sens, que ce soit au niveau du son ou de l’image
(image rendue granuleuse à l’étalonnage pour « Serbis », partage
entre le
Prolifique et tout à fait éclectique, Brillante Mendoza tire de ces deux qualités le luxe d’être touche-à-tout. Le réalisateur dit aimer son métier « pour le plaisir infini qu’il lui offre de vivre dans un autre monde… » - en témoignent ses drames ou thriller flirtant parfois avec le porno ou l’expérimental, « …et [pour le plaisir infini] de se glisser dans la vie des autres » - à la manière des ses films sociaux ou documentaire.